Considérations à propos des examens de grades

By Martín Fernández Rincón

En premier lieu, et avant que certains des lecteurs ne m'accusent d'"hérésie" pour avoir critiqué un système de grades (dont je fais partie intégrante), je voudrais dire que pour moi, les classifications, l'adjudication d'étiquettes, sous quelque forme que ce soit, est essentiellement un mal nécessaire. Et le système traditionnel de grades des arts martiaux n'y échappe pas.

Le sens premier des Dan dans les arts martiaux

Au début, l'enseignement des arts martiaux tels que le Karaté-do ou ses prédécesseurs( Tode ou Okinawa-te, Chuan Fa, etc.) possédait un caractère individuel marqué ou était réalisé en petit groupe ou à l'intérieur du clan familial. Un système de classification des pratiquants par grades ou niveaux n'avait donc pas de raisons d'être. La méthodologie était la suivante: l'élève se confiait aveuglement à son Maître et celui-ci ne lui enseignait pas les contenus d'un niveau supérieur tant que le disciple ne dominait pas suffisamment les enseignements précédents. De ce fait, on pourrait dire que la seule classification existant était celle du progrès, en relation avec soi-même (la classification idéale et la plus honnête).

Néanmoins, si on prend le Karaté comme référence, quand celui-ci arriva au Japon, il prospéra comme une méthode d'entraînement collective dans les universités et adopta une structure d'enseignement clairement influencée par le système militaire et scolaire du pays du soleil levant. Dans le reste de l'Asie, un phénomène similaire se produisit. Avec de tels changements, la nécessité d'un système de classification du niveau des pratiquants s’avéra nécessaire. Des examens de grades furent établis afin d'évaluer le progrès de l'élève en relation avec sa maîtrise d'une série de contenus correspondants à chaque ceinture ou grade.

Tout porte à croire qu’à ce moment là l'évaluation de l'enseignement, de l'évaluation du progrès en relation avec soi-même qu'elle était, passa à une évaluation du progrès en relation avec les autres. Grossièrement on peut dire que le sens original des examens de grade a surgi de la nécessité de standardiser l'enseignement et de faciliter le travail du professeur en permettant de classer les éléments à enseigner en fonction du grade de l'élève, le grade déterminant le temps de pratique des pratiquants.

La plus grande qualité sans doute de ces étiquettes ou classifications est qu'elles donnent une idée de l'ancienneté des pratiquants… mais elles ne sont pas toujours le garant du niveau qu'elles sont supposées indiquer. Car s'il y en a beaucoup qui méritèrent effectivement cette reconnaissance, ils sont engourdis au fil du temps, déshonorant le précieux attribut. De ce fait, un bon judoka doit respecter les grades et la hiérarchie, mais il ne doit rien donner pour acquis et il doit s'entraîner en étant exigeant vis-à-vis de lui-même, quel que soit celui qu'il a à son côté ou en face de lui.

Crédibilité des examens de Ceinture Noire

Les examens de grades, surtout dans le cadre institutionnel (associations, fédérations et autres) souffrent généralement d'une série de maux qui, parfois peuvent faire douter de leur honnêteté. Bien qu'on ne puisse généraliser, il est fréquent qu'une même norme d'examen serve pour différents styles ou différentes écoles au sein de la même collectivité. Pour cette raison, doivent être clairement établis les contenus et les activités les plus adéquates au moyen desquels on va pouvoir évaluer et qualifier les pratiquants, permettant ainsi une plus grande liberté pour l'élaboration et la réalisation de l'examen. De la sorte, chaque pratiquant à les moyens démontrer à travers le travail caractéristique de son style qu'il possède le niveau technique adéquat pour un grade déterminé. En revanche, si le responsable de l'examen officiel est trop rigide, il peut être favorable à ceux qui coïncident le plus avec sa manière de travailler au détriment des autres. Il est déjà en soi assez difficile de discerner la relation réelle existant entre le potentiel d'une personne, c'est-à-dire ce qu'elle peut réaliser, et ce qu'elle montre en réalité. Dès lors, il est souvent impossible d'obtenir une qualification finale juste, car trop de variables internes et externes, de nature objective ou subjective entrent en jeu, rendant très difficile le fait d’octroyer un grade, qui ne doit pas être pris à la légère. Mais plus encore, si la personne qui échoue à un grade ou niveau déterminé doit repayer pour représenter l'examen, il devient obligatoire de mettre en doute la véritable valeur de ces grades et de dénoncer l’esprit manifeste d’intérêt de ces organisations.

Prémisses de base des examens de grades

Pour qu'un système de grades soit respecté par tous, il doit avoir le plus petit pourcentage de points flous dans la norme et dans sa mise en action postérieure. Il doit également posséder une série de pré-requis de base, à savoir:

- Validité: L'examen doit évaluer réellement ce qui a été défini comme important, l'aspirant doit donc savoir exactement les points importants à démontrer. De la même manière, l'examinateur devra connaître les différences et les particularités les plus importantes de chaque style.

- Fiabilité: L'examen doit être indépendant du moment ou de la circonstance de sa réalisation. Ce point est généralement le point le plus remis en question car les pratiquants préparent leurs grades en se concentrant excessivement sur la pratique du programme établi, laissant de côté les contenus importants de la pratique quotidienne.

- Objectivité: Le résultat doit être indépendant des personnes qui réussissent l'examen et, si possible, des juges qui forment le tribunal. Le nombre d'aspirants examinés, ni aucun autre facteur de nature purement technique, ne devront influencer les résultats.

- Il doit permettre un degré de liberté et d'adaptation à la norme et au programme d'examen adéquat, de sorte que chacun puisse démontrer ses capacités en accord avec son physique, sa ligne technique ou son style et ce qu'il considère comme étant le plus important dans la pratique de son art.

- Examinateurs adéquats: Pour maintenir la crédibilité d'un système de grades, il est très important que ceux qui sont chargés de l'évaluation et de la qualification soient des maîtres dont la reconnaissance ne fait aucun doute et dont les grades et les titres sont le fruit d'une pratique sérieuse et continue à travers les ans. Quand ces derniers, comme cela arrive parfois, sont dus à d'autres mérites que ceux de la pratique et de la trajectoire technique de la personne, les maîtres cessent d'être respectés et les grades perdent dès lors leur crédibilité. Enfin, des responsabilités telles que celle de directeur ou autres ne doivent pas faciliter l'obtention de grades ou de titres de caractère technique ou professionnel. En résumé, si l'on n'exige pas une grande préparation des examinateurs ou des juges, en fonction de quels critères pourront-ils émettre une qualification juste, acceptée et respectée par tous?

Surévaluation des grades, des dan et des niveaux

On entend souvent les budokas affirmer que l'on attribue trop d'importance à l'obtention de ces grades, ceux-ci étant même devenus l'unique objectif de certains pratiquants, à tel point que certains ne cherchent visiblement qu'à satisfaire leur ego et à démontrer qu'ils valent plus que les autres en extériorisant leur grade ou le poste qu'ils occupent. Et pourtant, il y a souvent bien longtemps que ces personnes n'ont plus revêtu le keikogi (le vêtement d'entraînement) qu'ils ont substitué parfois par un autre uniforme, moins exigeant: le costume cravate.

Nous ne voulons pas dire par là qu'il ne doit pas exister de gestionnaires ou de directeurs, mais le rôle de chacun devrait être bien clair et il ne faudrait pas confondre la position qu'ils occupent dans leur fonction avec la véritable connaissance empirique de l'art martial. Surtout quand ce sont ces personnes qui sont chargées d'évaluer et de qualifier l'attitude et les aptitudes d'autres personnes. Car s'ils ne s'entraînent pas sincèrement, essayant de se dépasser, comment peuvent-ils se permettre de juger, d'arbitrer ou de qualifier d'autres personnes qui, avec leurs vertus et leurs défauts, sont en train de chercher incessamment comment améliorer leur niveau technique et humain? Comment peuvent être juges dans des examens de haut niveau des personnes qui ont oublié ce qu'est un hématome ou le plaisir de sentir en soi les marques de la fatigue et de l'effort? Il faut être réaliste et ne pas chercher à attribuer un niveau qu'on ne possède pas soi-même. Avec ceci, je ne veux pas dire qu'il n'existe pas, à la direction des fédérations ou des associations, des personnes qui sont restées en activité ou qui reconnaissent leurs limites, mais —et c’est bien dommage—, elles n'abondent pas. C’est pourquoi ceux qui n’ont jamais cessé de travailler doivent faire connaître leur travail de manière à ce que petit à petit, elles soient considérées et puissent apporter leurs connaissances à ceux qui ont encore soif d'elles.

Le Dan, grade ou niveau réel, caduque ou toujours vivant?

Pour répondre à cette question, j'utiliserai un bel aphorisme qui dit ceci: "le Karaté-do (ou tout autre art martial) doit être comme un chaudron d'eau bouillante, qu'il faut maintenir sur le feu pour que l'eau se refroidisse pas". De la morale de l'histoire, il ressort qu'une personne qui a obtenu un grade ou un niveau déterminé doit continuer à pratiquer sincèrement et sérieusement afin de préserver et d'améliorer les capacités et les vertus qui lui ont permis un jour de mériter cette reconnaissance.

Sinon, quelle valeur peut avoir un 3e, 4º, 5º ou 6º Dan? Devons-nous nous contenter de vivre les succès du passés? N'est-il pas infantile de penser qu’arborer un grade déterminé nous garanti aux yeux des autres un niveau déterminé, des connaissances ou une supériorité manifeste? Celui qui croit que ces classifications garantissent à vie l'excellence des techniques est ou bien un ignorant ou bien un prétentieux ou bien les deux à la fois.

Et, sans vouloir offenser personne, quel qualificatif mérite l'individu qui, pratiquant avec un adversaire du même grade ou d'un grade inférieur, se plaint de ce que celui-ci l'attaque ou se défende trop fort? Certains diront que j'exagère, mais ces situations existent, surtout de la part de ceux qui en leur temps purent avoir un certain niveau technique qu'ils oublièrent de maintenir. Au fil du temps —qui travaille lentement mais sûrement— ils voient ceux qui venaient derrière eux les dépasser largement. Il est triste de voir comment ils s'éloignent progressivement du chemin correct et comment certains, obstinément, veulent malgré tout faire valoir leur position hiérarchique. Mais les grades, les niveaux, les Dan ne possèdent pas de pouvoirs secrets et ces gens, dans le pire des cas, finissent par cesser de s'entraîner ou bien apparaissent de temps en temps pour faire valoir leur ceinture noire et se consoler de leur déclin consenti. Qu'une personne d'un grade inférieur leur complique la pratique ne devrait étonner personne, car ceux qui sont encore en train d'escalader par un sentier abrupte s'y accroche ongles et dents. Cependant, ceux qui se voient déjà au sommet se détendent et dans leur négligence, il se peut qu'ils tombent et doivent en souffrir les conséquences. Pour cela, nous qui suivons la voie du Budo, ne devons pas nous laisser duper par la fausse sécurité que peuvent transmettre les grades, les titres ou les succès obtenus. Ceux-ci peuvent être un moyen pour nous aider à évoluer, mais ils ne peuvent être une fin en eux-mêmes.

La Titromanie, une maladie endémique

Avec cet énoncé, et en abusant de nouveau de la métaphore, je souhaite me référer au problème qui surgit quant on valorise plus les grades et les titres que les connaissances que ceux-ci apportent réellement. Il est triste de voir comment certaines personnes se fixent pour but d'obtenir tel ou tel titre, pour le simple fait d'égaler ou d’apparaître mieux que les autres. De fait, la décision de nombreuses personnes à s'inscrire à un stage se fait si celui-ci offre un certificat ou un diplôme qui l'accrédite, au lieu que ce soit par l’évaluation de ce que celui-ci peut apporter pour améliorer leur niveau ou leurs connaissances.

C'est à tel point que de nombreux pratiquants ou instructeurs centrent toute leur pratique quotidienne sur les contenus qu'ils doivent démontrer pour l'examen du grade. Restent donc en chemin de multiples tâches non réalisées et de nombreuses domaines non approfondis, réellement importants, mais négligés puisque n'apparaissant pas au programme de l'examen. Combien de temps perdu à préparer certains examens de grade! Alors que ceux-ci devraient sanctionner la pratique quotidienne de tout un chacun. Combien d'aspects importants sont-ils omis, oubliés ou simplement méconnus lorsque l'on base l'apprentissage sur l'obtention de certains grades, titres ou succès sportifs? Beaucoup pensent qu'ils sont trop jeunes pour approfondir l'art martial, d'autres au contraire qu'ils sont déjà trop vieux ou qu'ils travaillent depuis trop longtemps d'une certaine manière pour remettre en question et redéfinir le sens de leur pratique ou de leur enseignement. Alors qu'ils ont l'intuition de suivre la mauvaise direction, ou même qu'ils le savent pertinemment, ils pensent qu'il est trop tard pour renoncer à la sécurité du connu, à la protection du système établi. Et ils renoncent par là même à un autre type de pratique qui pourrait peut-être exiger un plus grand dévouement, mais qui offrirait la récompense et la satisfaction de croire dans ce que l'on fait et, éventuellement, de le transmettre aux élèves. Et de tout cela, le plus tragique est la joie perdue d'améliorer sans cesse notre pratique et de découvrir d’autres connaissances théoriques aptes à nous aider à orienter correctement notre entraînement. Car il ne s'agit pas seulement de pratiquer, mais de le faire correctement. Pourtant certaines personnes s'entraînent, ou font appel aux livres, uniquement quand elles doivent obtenir un titre quelconque ou quand elles sont obligées à le faire. Que serait la médecine si les médecins, une fois leur titre obtenu, perdaient tout intérêt pour l’amélioration de leurs connaissances, de leurs techniques chirurgicales ou pour la découverte meilleurs traitements? Si nous considérons les arts martiaux comme des arts et comme une science, pourquoi ne les pratiquons-nous pas de manière exigeante et responsable?

Pour terminer, j'aimerais vous proposer une phrase d'Hippocrate qui s'adapte parfaitement à l'idée que j'ai essayé de transmettre dans cet article: "La vie est brève, l'art est long, l'occasion, fugace et vacillante, l'expérience et le jugement difficiles".